Entre mars 2020 et mars 2022, le monde connait un bouleversement sanitaire qu’on n’a plus besoin de nommer, pandémie mondiale. Les espaces se confinent en France, les personnes sont priées de se cloisonner, couvre feu et masques obligatoires. Les théâtres tirent le rideau, les cafés baissent les stores, rares sont les personnes qui battent le pavé des rues, autorisations restreintes à l’essentiel : alimentaire, sanitaire… les villes sont comme vidées de leur humanité, et ne vibrent plus … les construits restent, fidèles à eux même, figés tel des vestiges du monde contemporain.
Quand arrive la pandémie, à ce moment de ma vie, la danse est en pause, devenue une page en filigrane, qui s’invite dans les rares interstices que me laisse une vie remplie par un enfant encore en bas âge que j’élève seule (père défaillant et violent), et une occupation professionnelle qui m’impose des rythmes soutenus.
Comme la majorité des français, le confinement est pour nous l’occasion d’explorer notre quartier dans les moindres recoins, chaque détail devient potentiel centre d’intérêt. Les sorties qui hier étaient occasions de paroles, de sourires, et autres variations posturales et dialogues des corps, deviennent des confrontations brutes avec les matérialités figées des espaces urbains : structures, perpective, pierre, bitume, poteaux, bancs, gravier, murs… La ville survoltée est devenue sans transition un espace déserté, d’un silence sans pareil, comme si son coeur ne battait plus qu’au ralenti.
Dans ce contexte de ralentissement, mon corps et mon être cherchent des ouvertures, des liens, des résonances.
Naturellement, me prend l’instinct de danser ces vides, sans public, dans une absence de regards absolue, juste pour moi-même. Je me prends au jeu de danser au moins 1 min ou 2 à chacune de mes sorties, pour me reconnecter à l’ici et maintenant, aux sensations de respirer l’air non confiné. Chacune de ses explorations sont des pures instantanés des espaces, une rentrée en résonance avec l’environnement immédiat, tentative parfois de connecter l’histoire du lieu, de retranscrire les conditions météorologiques, d’exacerber un contre jour ou une lumière rasante, ou simplement de suivre les nécessités dictés par mon corps en manque de mouvement. Le moteur de tout ca, c’était simplement d’exprimer par le mouvement mon intériorité de l’instant. Pendant cette période, ces instantanés dansés sont devenus comme un rituel, ou plutôt des rdv non préméditées de rencontres possibles avec l’espace environnant. Quelque chose qui me faisait du bien.
Parfois une lumière, parfois un son, parfois une structures, une géométrie .. m’interpelait et m’invitait à la danse. Spontanéité que je n’osais peut-être pas dans un contexte de vie « normal », dans un usage normal de nos espaces collectifs, habités par autant personnes au jugement potentiel, de regards intimidants, de gênes. Tout d’un coup, la ville devenait plus accessible en quelque sorte, dénuée de sa socialité, de ses normes, de ses attendus. La ville m’appartenait, vierge, l’espace d’un instant, libérée des socialités dont je prenais conscience, en les dépassant, d’avoir intériorisé. Représentations si puissantes, si limitantes. La ville disponible à l’état brut, matérielle, physique et tangible. Le corps remis en expérience du « tout », tel l’enfant qui est entier livré à l’appréciation des textures d’un tapis, à l’observation d’un rayon de lumière à travers un store, ou à l’écoute entière du son lancinant d’un lave-vaisselle qui tourne.
Pas toujours, mais parfois, j’ai posé mon téléphone-caméra, comme un oeil témoin de ces moments furtifs. Pas tant pour me regarder à postériori mais pour avoir la sensation de pouvoir garder quelque chose de ces expériences intimes et isolées. Comme si le risque était d’oublier la richesse de ces moments fugitifs et fragiles. Voici donc des vidéos mémoires de ces actes dansés et spontanés. Au départ, je ne pensais pas partager ces « espace-temps » intimes, vouées à n’exister que pendant l’instant présent, sans volonté « démonstrative ». Mais, à posteriori, quand je visionne ces vidéos quelques années plus tard, au moment de faire le tri de mes disques mémoire, je ressens que ces vidéos signent un espace temps particulier. A la fois pour notre histoire collective, mais aussi pour ma trajectoire de danseuse et chorégraphe. Ces expériences m’ont transformée, par cette invitation à mieux être attentive aux textures, matières, vibrations, sonorités, lumières des espaces proches de mon lieu de vie. Les espaces extérieurs non dédiés (à l’art) sont autant d’invitations à réinventer du geste, de la relation aux espaces. Me reste aussi la sensation de jeu et de plaisir d’avoir « fait qqch » si insignifiante soit elle, qui me faisait du bien.
Ces instantanés m’ont invité à recentrer ma danse sur l’instant, le présent, l’improvisation non spectaculaire, très proche de mon vécu intérieur. La danse, le mouvement, et le jeu sont des espaces vitaux pour moi. Le présent s’impose tellement fort dans ces instants que j’en oublie la notion d’écriture, de forme, et de représentativité. Mon souffle, la température des objets, le vent, la rugosité des matières, leur bruit, leurs courbes et lignes prennent toute l’attention… et l’intention est juste de les révéler, de les traduire. Rentrer en résonance malgré l’absence d’alter-ego, se retrouver quand même par la résonance au monde.
